Bibliologie, bibliométrie et bibliographie

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NB : Ce document est un extrait de la thèse La production des imprimés non-périodiques au Liban de 1733 à 1920 : étude bibliométrique soutenue par Joumana Boustany sous la direction du Professeur Robert Estivals le 18 juin 1997. Il fait partie du cadre scientifique et méthodologique général.


Si la bibliographie se propose de rechercher, signaler, décrire et classer les documents imprimés, la bibliologie cherche à comprendre et à expliquer. C'est cette discipline et sa méthode, la bibliométrie, qui a permis d'étudier la production des imprimés non périodiques au Liban.

1. La bibliologie

Jusqu'en 1989, les bibliologues pensaient que le terme bibliologie datait du début du XIXe siècle et que Gabriel Peignot était le premier à l'avoir utilisé. Depuis, plusieurs études1ont démontré que ce terme remonte au XVIIIe siècle.

Dans l'état actuel, d'autres repères historiques sont en phase de recherche. La première tendance provient d'une source italienne. Dominique Zidouemba et Gilles Vilasco2 font état de l'utilisation du terme « Bibliologia » par l'italien Ulissis Aldrovandi vers 15803. La seconde tendance est celle des bibliographes et bibliologues arabes. Mohammad Rehbi met en relief le rôle d'Ibn an-Nadim dès le Xe siècle principalement sur le plan bibliographique et Wahid Gdoura remonte au XVe siècle. Selon lui, al-Kalkachandi a développé une véritable théorie de la bibliologie dans son ouvrage intitulé Sobh al-a`cha fi Sinâ`at al-Inchâ' ou Le matin de l'héméralope ou l'art de la rédaction.

1.1. Historique

Dès le XVIIIe siècle, l'Abbé Rive, dans une lettre datée du 13 juin 1781 et adressée à M. Duprés, distingue le terme bibliologue du terme bibliographe. Plus tard, pour le supplément de la partie grammaticale de la Nouvelle encyclopédie de M. Beauzée, il fournit une liste de termes qui constitue un véritable lexique systématique de la bibliologie.

Au XIXe siècle, Gabriel Peignot, à travers son oeuvre le Dictionnaire raisonné de la bibliologie, réussit à cristalliser la systématisation encyclopédique théorique née du siècle des lumières et la systématisation pratique née de la Révolution française. Ainsi, après s'être confondue avec la bibliographie, la bibliologie s'identifie à l'histoire du livre. Elle est encyclopédique, à la fois théorique et historique. Ce siècle est essentiellement marqué par la naissance et le développement d'une bibliologie descriptive.

Le XXe siècle est parcouru par une volonté de créer une bibliologie scientifique. Avec Paul Otlet, nous assistons à la première théorisation de la bibliologie scientifique qu'il incorpore à son Traité de documentation. Cet ouvrage comprend une partie descriptive du livre et du document et une partie, restreinte, consacrée à la bibliologie. Dans cette dernière, il introduit une perspective systématique et définit la bibliologie comme « une science générale embrassant l'ensemble systématique classé des données relatives à la production, la conservation, la circulation et l'utilisation des écrits et des documents de toute espèce »4. Il aborde également le problème des relations entre la bibliologie et les différents domaines de la connaissance.

Une seconde orientation de la bibliologie descriptive se développe aussi au début du XXe siècle avec les bibliologues russes. En effet, une école bibliologique russe existait à cette époque et, selon Jan Muszkowski5, Loviagin et Lissovsky sont les pères de la renaissance bibliologique. Vers la fin du XIXe siècle, une psychologie de la communication écrite se développe avec le russe Roubakine. En 1922, il publie un ouvrage de synthèse Introduction à la psychologie bibliologique dans lequel il pose « la question des relations entre la mentalité de l'auteur, les textes et la psychologie des lecteurs »6.

Après une phase d'oubli, provoquée par la deuxième guerre mondiale, la bibliologie est remise à l'honneur. Elle subit une transformation radicale par étape, et ce n'est qu'entre 1981-1988 qu'elle se libère des techniques graphiques, bibliographiques et bibliothéconomiques, ainsi que des autres disciplines pour devenir « la Science de l'Écrit, dans le cadre des Sciences de l'Information et de la Communication »7.

En mars 1988, lors d'un colloque à Tunis, l'Association Internationale de Bibliologie (AIB) est créée. Elle a pour rôle de promouvoir cette science au niveau international. La Revue Bibliologie, Schéma et Schématisation et le Bulletin d'Informations Internationales de Bibliologie (BIIB) rendent compte des travaux effectués dans ce domaine.

1.2. La bibliologie dynamique

Selon Robert Estivals8, les données que Röthlisberger « devait recueillir le conduisirent à aborder la théorie des cycles intellectuels et l'idée de leur causalité. Il est sans doute le premier à fonder la bibliologie dynamique dans son Rapport sur la statistique internationale des oeuvres littéraires publié en 1892 »9.

Au début du XXe siècle, et parallèlement à l'activité internationale, Victor Zoltowski (1900-1969) cherche à compléter la tâche de Röthlisberger. Il établit et développe les fondements de l'étude de la pensée collective imprimée créatrice et aborde la problématique de la statistique bibliographique. Il en a défini les principaux aspects, en a commencé l'examen, précisé les difficultés et envisagé les solutions. Il a abordé ce problème dans le cadre de l'école d'Auguste Comte ainsi que celle de F. Simiand. Au premier, il emprunte l'idéalisme positiviste, au second, la méthode statistique et c'est de la rencontre de ces deux pensées qu'a jailli la démarche propre à Victor Zoltowski. Il s'agissait de partir de l'analyse des faits concrets pour arriver aux régularités abstraites qui les animent.

D'après lui, la production intellectuelle imprimée est soumise à des rythmes historiques et les fluctuations du temps et de l'espace se superposent à celles découvertes par Simiand sur le plan économique. Il préconise d'étudier l'évolution de l'esprit humain saisi non plus qualitativement mais quantitativement par la statistique bibliographique.

Il croyait à la répétition de l'histoire, aux rythmes déterminés par le temps et l'espace... Pour lui, la réalité sociale devait être exprimée par des données mesurables... Pour lui, la véritable méthode de la science sociale c'est l'histoire, une histoire abstraite qui recherche les régularités. Il affirmait l'existence des phases de développement et des phases de régression10.

Pour Victor Zoltowski, la statistique bibliographique n'est jamais une fin, mais un moyen pour atteindre cette réalité spirituelle qu'elle dissimule. Son but est de mettre à jour, si elle existe, la mécanique de la pensée humaine non pas conçue structurellement et statiquement mais dans son déroulement temporel. C'est en quoi il s'opposait à la pensée économiste dans la mesure où il admettait que :

la réalité sociale ne manquera jamais de nous fournir des faits concrets susceptibles d'être étudiés et même analysés dans leurs rapports. Il est possible de multiplier de telles études à l'infini, mais où cela mène-t-il ?11

Il croyait à l'analyse de la dynamique de l'histoire et écrit à propos des cycles :

L'étude présente ne se propose pas comme objet l'histoire de l'idée du rythme de l'histoire, mais certains rythmes de l'histoire en tant que réalité accessible à l'aide de la méthode expérimentale12.

La bibliologie dynamique a permis de comprendre les fluctuations dans la production des imprimés non périodiques au Liban.

2. La bibliométrie

Paul Otlet n'est pas seulement le fondateur de la bibliologie moderne, il est aussi l'initiateur de sa méthode, la bibliométrie. Il a utilisé ce concept pour la première fois en 1934 dans son Traité de documentation. D'après lui, cette méthode est :

la partie définie de la bibliologie qui s'occupe de la mesure ou quantité appliquée aux livres (arithmétique ou mathématique bibliologique)13.

Cependant, il a fallu attendre décembre 1969 pour que l'usage du terme bibliométrie se généralise. Cette année-là, deux articles sont publiés : l'un en français par Robert Estivals14 et l'autre en anglais par A. Pritchard15. La signification attribuée par l'un et l'autre relève de perspectives différentes mais complémentaires, d'où les deux orientations de la bibliométrie.

2.1. L'orientation traditionnelle

Cette orientation est :

rattachée à la bibliologie considérée comme science du livre d'abord puis comme science de la communication écrite ensuite, davantage préoccupée par l'étude et l'explication historique et sociologique des mécanismes cycliques de la création intellectuelle saisie à partir de la production écrite16.

Son évolution s'est opérée d'une manière discontinue à travers une série de travaux qui appartiennent à la statistique bibliographique rétrospective internationale et à la statistique bibliographique courante internationale.

2.1.1. La statistique bibliographique théorico-empirique rétrospective internationale

Le premier essai de statistique internationale rétrospective date de 1817. Un anonyme, cité par Gabriel Peignot dans son Manuel du Bibliophile, cherche à étudier la production universelle des livres depuis l'origine de l'imprimerie jusqu'en 1817. Sa méthode consiste à estimer la production d'un siècle déterminé en prenant deux dates extrêmes et, à partir de ces deux estimations, à déduire la production intermédiaire en se basant sur le principe de l'évolution linéaire.

En 1828, Adrien Balbi publie un essai spécialisé sur la presse périodique du globe17. Il s'agit d'une comparaison qui se présente sous la forme d'un tableau statistique. Elle comprend la démographie et la production périodique de la France ainsi que de plusieurs autres pays.

Après cet essai, la statistique bibliographique internationale stagne. Ce n'est qu'en 1866 que D. Hatin publie une étude18 sur l'évolution quantitative de la presse périodique dans chaque pays.

Lors du Congrès Bibliographique International qui s'est tenu à Paris du 1er au 4 juillet 1878, Babelon présente un rapport19 dans lequel il s'intéresse à l'ensemble de la production intellectuelle. Il fait la distinction théorique entre bons et mauvais ouvrages et déplore l'importance quantitative de ces derniers.

Paul Otlet, dans le cadre de l'Institut International de Bibliographie (IIB), cherche à établir dès 1896 une évaluation mathématique de la production imprimée universelle depuis la naissance de l'imprimerie. Il s'agit du Répertoire bibliographique universel qui restera néanmoins inachevé.

Quant à Iwinski, il procède à l'évaluation globale de la production des livres selon la méthode de l'anonyme de Peignot. Il tente en outre d'atteindre la production par matières et par pays depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe jusqu'à la veille de la première guerre mondiale. Il aborde ensuite l'étude des périodiques et se contente de regrouper les données des sources diverses à des époques différentes. Il esquisse une théorie20 de l'élaboration de la statistique internationale des imprimés. Lors du Congrès International de Bibliographie et de Documentation de 1910, il présente ses travaux dans une communication intitulée La statistique internationale des imprimés : résultats généraux.

Après la deuxième guerre mondiale, plusieurs travaux ont été réalisés en France, nous nous contentons de mentionner ceux qui sont en rapport direct avec notre étude à savoir : ceux de Victor Zoltowski qui a approfondi la question des cycles intellectuels, en fonction de la théorie sociale de la connaissance. Ceux de Robert Estivals avec Le dépôt légal sous l'ancien régime de 1537 à 1791, L'avant-garde : étude historique et sociologique des publications ayant pour titre l'avant-garde conjointement avec Charles Gaudy et La statistique bibliographique de la France sous la Monarchie au XVIIIe siècle. Ce livre a permis d'affiner les indices bibliométriques développés par Paul Otlet dans son Traité de documentation. Cette théorie a été présentée dans sa thèse La bibliométrie bibliographique et dans son ouvrage La bibliologie. Tome 1. La bibliométrie.

2.1.1.1. La théorie des indices bibliométriques

La bibliologie s'est donc développée d'une manière discontinue pour devenir, vers les années quatre-vingts, la science de l'écrit et de la communication écrite. Cette mutation a été imposée par la réduction progressive du sens du mot livre, spécialement depuis que l'Unesco a limité ce dernier à une publication comptant au moins 49 pages. Le livre est devenu ainsi une catégorie d'écrits.

Cette évolution de la bibliologie a entraîné l'évolution de la bibliométrie. Tout d'abord, elle portait sur tous les éléments du livre ; désormais, elle mesure l'écrit et la communication écrite.

Par une analyse diachronique, la bibliométrie bibliographique permet d'étudier et d'expliquer historiquement et sociologiquement des mécanismes cycliques de la création intellectuelle et ceci par une quantification préalable des indices normalisés qui interviennent dans la bibliographie. Ils sont classés en deux groupes : les indices du livre et les indices humains du livre.

1. Les indices du livre

Ces indices comprennent les indices de la production intellectuelle et les indices de la consommation intellectuelle.

  • Les indices de la production intellectuelle

Ces indices sont répartis entre les indices du signifié21, les indices du signifié et du signifiant22 et les indices du signifiant23. Parmi les indices du signifié, nous distinguons l'indice du titre.

Les indices du signifié et du signifiant regroupent deux catégories d'indices :

  • les indices du support qui permettent de réaliser une analyse économique avec l'indice du poids et de rendre compte, avec une précision variable, de la notion de développement du signifié avec les indices de la feuille, du papier, de la page et du volume.
  • les indices du signe qui comprennent les indices du signe alphabétique, les indices idéographiques. Les premiers concernent, dans l'industrie de l'édition, le secteur de l'imprimerie et de la composition typographique et permettent d'atteindre une réalité économique. Ils fournissent aussi un renseignement psychologique sur la quantité d'énergie intellectuelle sans pour autant donner la possibilité de tirer des conclusions ni qualitatives ni quantitatives sur la quantité de travail fourni. Les indices idéographiques se résument aux estampes, gravures, photographies, schémas, etc. Leur but est de suivre l'évolution d'une psychologie collective de schématisation.

Les indices du signifiant, par opposition aux indices du support et du signe, concernent l'ouvrage pris dans sa totalité et non pas dans l'une de ses parties. Ces indices sont le manuscrit et les imprimés.

  • Les indices de la consommation intellectuelle

Quatre types d'indices appartiennent à cette catégorie : l'indice productif de la consommation tel que l'exemplaire, les indices reproductifs de la consommation comme la réimpression et la réédition qui laissent appréhender le mouvement de l'intérêt collectif pour un ouvrage déterminé, les indices de la vente et les indices de la conservation.

2. Les indices humains du livre

La statistique bibliographique, malgré tout ce qu'on peut lui reprocher de grossièreté quantitative, ne peut se désintéresser des hommes. Dans la chronologie de la vie d'un imprimé, nous retrouverons successivement l'indice de l'auteur, de l'éditeur et de l'imprimeur, l'indice du libraire et celui du lecteur.

2.1.2. La statistique bibliographique empirique internationale courante

Dès 1888, Röthlisberger publie dans le Droit d'auteur une rubrique consacrée à la statistique internationale des livres. Il en assure la rédaction jusqu'à la première guerre mondiale. Röthlisberger était :

un précurseur des recherches actuelles sur l'histoire et la sociologie de la pensée imprimée à partir de la statistique bibliographique rétrospective24.

Il a même essayé de proposer un schéma bibliographique universel25. Son action sera cependant vouée à l'échec et il sera obligé de continuer à reproduire les statistiques en juxtaposant les sources nationales avec toutes les divergences de cadres qu'elles peuvent comporter. Après son décès, ses successeurs, et notamment B. Mentha, poursuivent son oeuvre jusqu'en 1953, date à laquelle l'Unesco intervient. En 1925 et 1926, la statistique internationale des imprimés reprend de la vigueur. Une première tentative de normalisation est entreprise par Lucien March dans le cadre de l'Institut International de Coopération Intellectuelle (I.I.C.I.) en collaboration avec l'Institut International de Statistique (I.I.S.). Une commission scientifique est créée ; elle a pour mission d'harmoniser l'action des états dans le domaine bibliographique. Cette démarche se solde par un échec, les organismes officiels susceptibles de fournir des informations ne sont pas assez nombreux et, le plus souvent, les données récoltées sont inexploitables. En 1930, Lucien March meurt, l'activité de l'I.I.C.I. diminue petit à petit et bientôt, la Fédération Internationale des Associations des Bibliothécaires (F.I.A.B.) prend la relève.

Contrairement à d'autres organisations, la F.I.A.B. n'a pas cherché à imposer des cadres prédéfinis. Depuis la deuxième guerre mondiale, elle aide l'Unesco à établir la statistique internationale et dès qu'elle est parvenue à des données appréciables, elle s'est spécialisée dans leur interprétation. Jusqu'à ce jour, la F.I.A.B. reste assez active dans le monde.

L'action de l'Unesco dans le cadre de la normalisation de la statistique internationale a commencé en 1950. Afin d'améliorer la comparabilité internationale des données bibliographiques, l'Unesco a adopté la Recommandation concernant la normalisation internationale des statistiques relatives à la production et à la distribution de livres, de journaux et de périodiques et dans laquelle elle donne la définition des divers types de publications et des recommandations pour la classification. Ce document a été révisé en 1985 et adopté par la Conférence Générale lors de sa vingt-troisième session de Sofia. C'est en nous basant sur cette recommandation que nous avons élaboré notre bibliographie et nos statistiques.

2.2. L'orientation courante

Cette orientation est :

liée à l'étude du développement de la science (scientométrie), au rôle de l'information (infométrie), s'appuyant sur la veille techno-scientifique, et se servant de nombreux indices dont certains relèvent de la bibliométrie et particulièrement de la lexicométrie26.

Le terme bibliometrics a fait son apparition dans le monde anglo-saxon en 1969 pour remplacer le terme ambigu de Statistical bibliography. Sa paternité est attribuée à A. Pritchard.

Dans les pays de l'Est, c'est le terme scientometrics qui domine d'autant plus que T. Braun fonde à Budapest le journal « Scientometrics ». D'après Brookes :

les techniques de bibliometrics et scientometrics sont fort semblables même si l'intérêt principal de la scientométrie réside spécifiquement dans l'application des techniques métriques aux « sciences », prises dans leur acceptation la plus large27.

Un autre terme, informetrics, fait aussi son apparition dans les pays occidentaux. Pour B. Brookes ce terme sert à :

caractériser les études spécialisées sur les idées mathématiques et statistiques appliquées aux données bibliographiques, quand ces idées sont sans application immédiate.

2.2.1. Historique des travaux

E. W. Hulme fut le premier à utiliser le terme « bibliographical statistics » dans un livre publié à Londres en 1923 et intitulé « Statistical bibliography in relation to the growth of civilization ».

La seconde publication date de 1926 et s'intitule « The frequency distribution of scientific productivity ». C'est un article publié par A. J. Lotka dans le « Journal of the Washington Academy of Sciences » dans lequel il développe une équation de type :

Xn Y = Constante ou X = nombre de publications ; Y = nombre d'auteurs

formalisant un rapport distributionnel entre les auteurs et le nombre d'articles publiés28.

Son objectif étant de « déterminer, si possible, quelle est la part de la contribution d'hommes d'envergure différente dans les progrès de la science »29. La méthode qu'il a utilisée est connue maintenant en informetric sous le nom de Lotka function.

Une année plus tard, P. L. K. Gros et E. M. Gross apportent la méthodologie de l'analyse de citations qui préfigure le « Science citation index » de Garfield.

En 1928, R. V. L. Hartley publie dans « Bell System Technical Journal » un article qui a pour but :

d'introduire une mesure quantitative d'information applicable à des systèmes de communication électrique dans lesquels certaines parties font passer de l'information en courant continu, tandis que d'autres peuvent jouer un rôle de « magasin » pour cette information30.

Dans la même lignée que Lotka, S. C. Bradford dégage en 1934 une distribution géométrique de type 1,n,n² par laquelle il met en relief des zones de productivité croissante des périodiques par rapport à un thème31.

En 1935, G. K. Zipf définit une distribution entre le nombre de mots différents dans un texte et leur occurrence. Cette loi sera revue en 1867 par A. D. Booth et en 1990 par Chen et Leimkuhle32.

En 1955, la statistique dispose avec E. Garfield d'un outil « Science citation index » dont les inférences sont multiples en histoire et en sociologie des sciences.

En 1963, M. Kessler enrichit la méthodologie statistique par « l'association bibliographique ». Ainsi, la référence formalise et mesure les liens d'interactions entre un groupe d'auteurs. Elle est aussi utilisée par H. Small en 1973 pour dégager la méthode de « co-citation ». Elle concerne les sources citées par deux auteurs en commun, ce qui infère la relation entre les idées principales émises et les sources correspondantes.

2.3. Conclusion

L'orientation rétrospective remonte au XVIIIe siècle et relève de la statistique bibliographique. Elle est rattachée à la bibliologie et vise à dégager des cycles en se basant sur une méthode essentiellement statistique et arithmétique. L'orientation courante est plus récente puisqu'elle remonte à 1969. Elle est algébrique et modéliste et relève de la statistique lexicométrique inscrite. Elle est liée à la scientométrie et analyse les tendances de la recherche scientifique.

Ces deux orientations sont complémentaires cependant, nous nous reconnaissons plus dans l'orientation rétrospective et la thèse sur "La production des imprimés non-périodiques au Liban" en est une modeste contribution.

3. La bibliographie

Qui dit bibliométrie pense immédiatement à des données quantifiables ; ces dernières sont inexistantes pour le Liban. En effet, on n'y trouve aucune bibliographie nationale, seulement quelques bibliographies spécialisées ou générales non exhaustives. D'où notre souci de contribuer à la création d'une bibliographie nationale libanaise. Dans cette partie, nous allons retracer l'évolution historique de la bibliographie et définir les divers classements et catégories dans le but de délimiter les cadres de notre bibliographie.

3.1. Historique

Pour la plupart des bibliographes français, le souci du répertoire bibliographique n'est vraiment apparu qu'à la fin du XVe siècle et au cours du XVIe siècle, c'est-à-dire quelques décennies après l'invention de l'imprimerie par Gutenberg.

Étymologiquement, le mot bibliographie est d'origine grecque. Il se compose de Biblion = livre et graphein = écrire et est postérieur à l'objet qu'il désigne : le répertoire de titres33. Celui-ci, sous sa forme imprimée, apparaît en 1494 et a pour auteur un bénédictin, Trithème avec son Liber de scriptoribus ecclesiasticis ; mais son origine sous forme de manuscrit est bien plus ancienne. Dès l'Antiquité, ainsi qu'au Moyen-âge, il existe des listes de livres. Citons pour exemple le médecin grec Claude Galien, qui en écrivant au IIe siècle le De libris propriis, donne la première expression de l'idée bibliographique, l'équivalant à « liste d'oeuvres ». Après le XVe siècle, les répertoires se sont multipliés à une cadence rapide mais sous des dénominations autres que bibliographies telles que bibliotheca, catalogus, repertorium.

Dans sa conception actuelle, le terme bibliographie a été employé en France pour la première fois par Gabriel Naudé, secrétaire et bibliothécaire du cardinal Mazarin pour sa Bibliographia politica, puis en 1643 par le libraire Louis Jacob34.

En 1751, le terme bibliographie ne figurait pas encore dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. On y trouve uniquement le mot bibliographe défini comme transcripteur de manuscrits.

La Révolution française de 1789 détermine un rapide progrès dans l'activité bibliographique. Mais malheureusement, elle la sort de son cadre naturel et lui donne un sens générique. La bibliographie devient la science du livre sous tous ses aspects. En 1885, la Grande Encyclopédie de Berthelot la définit comme étant « la science des livres au point de vue de leur description et de leur classification ».

En 1802, Gabriel Peignot bouscule cette conception, nomme la science du livre bibliologie et fait de la bibliographie une de ses branches qui s'occupe des répertoires de livres.

Dès lors, tous les dictionnaires reprennent plus ou moins cette définition jusqu'en 1934, lorsque le Centre de synthèse historique en formule une autre plus exacte qui a permis d'aboutir à la définition donnée par Louise-Noëlle Malclès.

3.2. Définition du mot bibliographie

Selon Louise-Noëlle Malclès :

la bibliographie occupe un secteur de la bibliologie ou science du livre et se propose de rechercher, signaler, décrire et classer les documents imprimés dans le but de constituer des répertoires propres à faciliter le travail intellectuel35.

Notons qu'à la date où cette définition a été donnée, la bibliologie n'avait pas encore été définie comme étant la science de l'écrit.

3.3. Catégories de bibliographies

Les bibliographies font l'objet d'énumérations diverses dans les manuels spécialisés. En ce qui nous concerne, nous avons adopté la logique discursive qui nous paraît la plus adaptée à nos besoins. Nous examinerons d'abord le critère du sujet qui répond à la question quoi ? celui du nombre, qui correspond à la question combien ? puis successivement celui du lieu de production, de la langue et de la nation (où ?), du temps (quand ?), du contenu et de la description (comment ?).

3.3.1. Bibliographie générale et bibliographie spécialisée (le sujet)

Les bibliographies générales recensent toutes sortes de textes, sans distinction de sujet. Par contre, les bibliographies spécialisées ne consignent que les textes traitant d'un même sujet ou d'un même ordre de sujet.

3.3.2. Bibliographie exhaustive et bibliographie sélective (le nombre)

La bibliographie exhaustive rend compte de tous les documents existants dans un domaine déterminé. Tout manque est involontaire. La bibliographie sélective est établie selon des critères de sélection.

3.3.3. Bibliographie locale, régionale, nationale, internationale ou universelle (le lieu)

Généralement, ce critère renvoie à une division géographique : le lieu. Il peut aussi se référer à une division géopolitique telle que la nation. Une bibliographie nationale recensera donc tous les ouvrages publiés dans les limites territoriales d'un état. Le critère linguistique peut être déterminant. Une bibliographie sera aussi considérée comme nationale lorsque, sans se soucier du lieu de publication, elle relève des ouvrages publiés dans une langue36.

3.3.4. Bibliographie rétrospective et bibliographie courante (le temps)

La bibliographie rétrospective recense des ouvrages parus dans le passé ; la bibliographie courante recense des ouvrages relevés dès leurs publications, selon une périodicité précise : quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, etc.

Notons que ces deux catégories de bibliographies se complètent. Le présent étant appelé à devenir passé, la bibliographie courante devient rétrospective sans l'être par nature.

3.3.5. Bibliographie signalétique et bibliographie descriptive (l'aspect)

Une bibliographie est dite signalétique lorsque la notice présente uniquement les éléments du signalement de l'ouvrage ; elle est descriptive quand elle est complétée par une description d'exemplaire.

3.3.6. Bibliographie analytique ou annotée et bibliographie critique (le contenu)

Dans les bibliographies analytiques, le signalement du document est suivi d'une analyse ou d'un résumé. Par contre, dans les bibliographies critiques, les analyses sont suivies de commentaires permettant un jugement de valeur.

3.4. Nature des bibliographies

Pour connaître la nature de la bibliographie, une question s'impose : le bibliographe était-il en présence du document qu'il répertorie ou bien a-t-il constitué sa bibliographie en se référant à d'autres documents ?

S'il est en présence du document, il élabore une bibliographie primaire, sans quoi elle est secondaire.

Il est évident qu'une bibliographie primaire a beaucoup plus de valeur qu'une bibliographie secondaire, notamment si elle est élaborée à des fins statistiques. Le catalogueur, qui a le document en mains, a toutes les possibilités de l'examiner et de vérifier la description tant matérielle qu'intellectuelle.

Par contre, une bibliographie secondaire a beaucoup moins de valeur. Le catalogage est réalisé à partir de bibliographies primaires. Le problème le plus important provient des bibliographies où aucun système de classification n'a été adopté tel que les registres ainsi que les bibliographies qui n'ont aucune valeur scientifique. Dans de tels cas, la statistique bibliographique se voit amputée. L'autonomie du titre constitue le seul substitut, malgré le fait que ce dernier n'est pas toujours significatif. La recherche ne peut alors concerner que les titres et il est regrettable que dans notre cas, nous soyons réduite à ce genre de bibliographie.


[1] EL YOUSFI, Hanane. - « Les origines françaises de la bibliologie : le rôle de l'Abbé Rive », Revue de Bibliologie Schéma et Schématisation, n° 33, 1990, pp. 73-76.
SAVOVA, Elena. - « Les étapes dans l'apparition et le développement de la bibliologie », Revue de Bibliologie Schéma et Schématisation, n° 31, 1989, pp. 7-8.

[2] VILASCO, Gilles ; ZIDOUEMBA, Dominique. - « Les précurseurs de la bibliologie au XIIIe siècle », 8e Colloque International de Bibliologie. - Paris : Bibliothèque Nationale, 23-25 septembre 1989.

[3] Ce texte figure dans le manuscrit 83 dont la description catalographique a été publiée dans le « Catalogue des manuscrits d'Ulissis Aldrovandi a cura Lodovico Frotti ». - Bologne : 1907, p. 80-81.

[4] OTLET, Paul. - « Traité de documentation : le livre sur le livre, théorie et pratique ». - Réimpression de l'édition de 1934. - Liège : Centre de Lecture de la Communauté française de Belgique, 1989. - p. 1.

[5] MUSZKOWSKI, Jan. - « Sur la statistique internationale des imprimés ». - Congrès International des Bibliothécaires. - Prague, 1926. - T. 2. Procès verbal et Mémoires. - pp. 412-422.

[6] ESTIVALS, Robert. - « Le livre dans le monde : 1971-1981 : introduction à la bibliologie politique internationale ». - Paris : Retz, 1983. - p. 17.

[7] ESTIVALS, Robert. - « La bibliologie ». - Paris : P.U.F., 1987. - (Que sais-je, 2374). - p. 14.

[8] ESTIVALS, Robert. - « Röthlisberger (Ernest, 1859-1926) », Revue de Bibliologie, Schéma et Schématisation : Petite anthologie francophone de la bibliologie, n° 39.

[9] RÖTHLISBERGER, Ernest. - « Rapport sur la statistique internationale des oeuvres littéraires », Bulletin de l'Association littéraire artistique internationale, 14e session, Congrès de 1892, Impr. de Kuzalmann, 1892.

[10] POPOV, Michel. - « Réflexions sur la théorie des cycles chez V. Zoltowski ». - Revue de Bibliologie : Schéma et Schématisation, n° 11, 1979. - p. 87.

[11] ZOLTOWSKI, Victor. - « Quelques aspects de la dynamique sociale ». - Revue de Bibliologie : Schéma et Schématisation, n° 11, 1979. - p. 38.

[12] ZOLTOWSKI, Victor. - « Quelques aspects de la dynamique sociale ». - Ibid.

[13] OTLET, Paul. - « Traité de documentation : le livre sur le livre, théorie et pratique ». - Ibid. p. 14.

[14] ESTIVALS, Robert. - « La statistique bibliographique ». - Bulletin des Bibliothèques de France, déc. 1969, vol. 14 (12), pp. 481-502.

[15] PRITCHARD, A. - « Statistical bibliography on bibliometrics ». - Journal of Documentation, déc. 1969, vol. 4, p. 348-349.

[16] ESTIVALS, Robert. - « Bibliométrie ». - Les sciences de l'écrit : encyclopédie internationale de bibliologie. - Paris : Retz, 1993. - p. 67.

[17] BALBI, Adrien. - « Essai statistique sur la presse périodique du globe ou comparaison de la population des cinq parties du monde et de leurs principaux états avec le nombre correspondant des journaux qu'on y publie ». - Revue encyclopédique ou analyses et annonces raisonnées des productions les plus remarquables dans la littérature, les sciences et les arts. - Mars 1828. - p. 593-594.

[18] HATIN, D. - « Essai historique et statistique sur la naissance et les progrès de la presse périodique dans les deux mondes », Bibliographie historique et critique de la presse périodique française.

[19] BABELON, Ernest. - « Le mouvement de la production dans différents pays ». - Congrès bibliographique international tenu à Paris du 1er au 4 juillet 1878. - p. 470.

[20] Il a cherché essentiellement à répondre aux questions Pourquoi, Comment et Par qui ? De même, il a tenté d'uniformiser les données nécessaires à l'établissement de la statistique. Cette statistique devra comprendre les livres, les périodiques, les articles des périodiques, le lieu, la date de publication, la langue, la matière, la forme, la périodicité. Les ouvrages de villes sont écartés.

[21] Les indices du signifié sont appréhendés par : le contenu qui sera saisi par les classifications bibliographiques obtenues à partir du titre et de la réédition et le développement ou la quantité d'énergie spirituelle qui sera saisi par les indices typographiques de la ligne, du mot et du signe.

[22] Ces indices sont à la fois matériels et intellectuels.

[23] Le signifiant renvoie à la matérialité du livre ; il sera appréhendé par la chronologie de l'édition grâce aux catégories de la production et de la reproduction.

[24] ESTIVALS, Robert. - « La bibliométrie bibliographique ». - Lille : Service de reproduction des thèses de l'Université de Lille III, 1971. - Tome 1, p. 62.

[25] Droit d'auteur, n° 6 du 15 juin 1888, p. 51.

[26] ESTIVALS, Robert. - « Bibliométrie ». - Ibid. p. 67.

[27] BROOKES, Bertram C. - « Bibliometrics, Scientometrics, Informetrics ». - Ibid. pp. 76-77. [28] DAHMANE, Madjid. - « Origine et problématique actuelle de la bibliométrie », 8e colloque international, 2e colloque tuniso-français de bibliologie, science de communication écrite, théorie, méthodologie, recherche en bibliologie. - Paris : Bibliothèque Nationale, 1989.

[29] BROOKES, Bertram C. - « Bibliometrics, Scientometrics, Informetrics ». - Ibid. p. 77.

[30] BROOKES, Bertram C. - « Bibliometrics, Scientometrics, Informetrics ». - Ibid.

[31] KENT, A. (Dir.) - « Bibliometrics : history of the development of ideas », Encyclopedia of Library and information science. - New-York : M. Dekker, 1987. - pp. 144-219. - Cité par : DAHMANE, Madjid. « Origine et problématique actuelle de la bibliométrie », Ibid.

[32] DIODATO, Virgil. - « Dictionary of Bibliometrics ». - Binghamton (NY) : The Haworth Press, 1994. p. 16.

[33] MALCLÈS, Louise-Noëlle. - « La bibliographie ». - 5e éd. mise jour. - Paris : P.U.F., 1989. - (Que sais-je ?, 708). - p. 7.
MALCLÈS, Louise-Noëlle. - « Manuel de bibliographie ». - 4e éd. rev. et augm. par Andrée Lhéritier. Paris : P.U.F., 1985. - p. 15.

[34] Notons que pour le Dictionnaire général de la langue française... le mot bibliographia a été utilisé pour la première fois en 1646 et non pas en 1643.

[35] MALCLÈS, Louise-Noëlle. - « La bibliographie ». - Ibid. p. 11.

[36] ESTIVALS, Robert. - « La bibliologie. Tome 1, la bibliométrie ». - Paris : S.B.S., 1978. - pp. 47-48.